Glatigny s’attaque à l’enseignement supérieur

C’est une première : une politicienne MR, Valérie Glatigny, devient ministre de l’enseignement supérieur pour la Communauté française. Dans une récente interview, elle a annoncé les grandes lignes de sa politique : continuer à sous-financer l’enseignement supérieur, augmenter le minerval pour les étudiant.e.s étranger.ère.s et faire un pas vers l’instauration de tests à l’entrée des études. Direction un enseignement élitiste.

Des besoins immenses, mais aucune volonté de refinancer

Infrastructures en ruine, précarité étudiante en forte hausse, manque d’assistant.e.s, auditoires trop petits, horaires d’examen impossibles, personnel surchargé, concurrence entre établissements, encadrement des étudiant.e.s insuffisant, taux d’échec qui atteint aujourd’hui 60% en première année d’université… Sans moyens suffisants, la qualité générale de l’enseignement ne peut que baisser. C’est la conséquence du financement selon un principe d’enveloppe fermée instauré en 1996 qui empêche l’ajustement du budget à hauteur des besoins et met en concurrence universités et hautes écoles, chacun tirant le plus possible la couette de son côté. La ministre Glatigny fait elle-même ce constat  : “En 10 ans, la population universitaire a augmenté de 40% alors que la dotation moyenne par étudiant a diminué de 18 %…”[1]

Dépenses de la Communauté française par étudiant.e. entre 2008-2017, en euros courants

Supérieur non-universitaire

2008

2012

2017

 

5265

5592

5463

Universitaire

2008

2012

2017

 

8280

7992

7804

Un refinancement urgent est demandé par tous les acteurs de terrain. La Fédération des étudiant.e.s francophones demandent 150 millions par an, et les recteurs 150 millions rien que pour les universités. Et les étudiant.e.s sont de plus en plus nombreux.ses à avoir des difficultés à financer leurs études. Le prix moyen d’une année d’étude s’élève à 10 000 € / an (comprenant le minerval, les syllabus, les transports…). Les demandes en matière d’aides sociales sont sans cesse en augmentation : plus 21% de demandes de bourses d’études en 6 ans et, en 15 ans, 7 fois plus de demandes d’affiliations d’étudiants aux CPAS[2].

Et si l’on s’attarde au cas des étudiant.e.s jobistes, le constat est aussi alarmant. 71,6% des étudiants travaillent, dont la moitié pour financer leurs études[3]. Cependant, des études ont montré que combiner travail et scolarité réduit considérablement les chances de réussite, le risque d’échec à l’issue de l’année académique étant de 43 % plus élevé chez ceux.elles qui travaillent pour financer leurs études que chez les étudiant.e.s non jobistes[4].

Refinancer est donc une priorité pour aider financièrement les étudiant.e.s, permettre la réussite et lutter contre la précarité galopante qui a des conséquences insupportables : le renoncement aux soins de santé, le développement de troubles psychologiques (dépendances, problèmes de sommeil, isolement, épuisement, stress), la baisse en qualité de l’alimentation, la mise de côté de l’activité sportive, la hausse de la prostitution étudiante, le phénomène des “sugar daddy” ou encore l’immolation par le feu d’Anass, étudiant français qui dénonçait dans son testament les politiques libérales menées par l’Union européenne.

Pourtant, Glatigny n’a pas cette intention. Comme l'a résumé Yvon Englert, recteur de l'ULB : "on ne peut pas dire que la Déclaration de politique communautaire du gouvernement apporte le signe d’une ambition très forte."[5] La ministre n’annonce en effet que (!!!) 5 millions pour 2019 et 50 millions pour la législature, soit un quinzième de ce qui est nécessaire. Elle le déclarait elle-même au parlement le 19 novembre : “il s’agit d’un effort important, même s’il ne sera pas suffisant, j’en conviens”. Des besoins immenses, aucune volonté de refinancer et des mesures inefficaces et injustes.

Portrait d’une eurocrate

Valérie Glatigny, nouvelle ministre MR de l'Enseignement supérieur, de l'Enseignement de Promotion sociale, de la Recherche scientifique n’est pas connue du grand public. Elle a en effet travaillé durant 13 ans derrière les murs des institutions européennes, au service du groupe libéral ou à la Commission.

Elle connaît très bien la vision de l’élite européenne qui voudrait faire de l’enseignement (supérieur) non pas un outil d’émancipation et de démocratie dans la société, mais un instrument au service des multinationales.

 

Une politique qui limite l’accès à l’enseignement

La ministre a annoncé deux mesures phares qui illustrent parfaitement sa vision élitiste pour l’enseignement supérieur de demain : l’augmentation du minerval pour les étudiant.e.s étranger.ère.s et l’instauration d’un test d’entrée à l’université.

Première étape d’une hausse généralisée des frais d’inscription

Si la ministre annonce le maintien du gel du minerval, mesure qui a été obtenue par le mouvement étudiant en 2010, elle prépare déjà les augmentations futures. Dans le budget en enveloppe fermée de la Communauté française, ses pistes pour refinancer mettent en concurrence enseignement obligatoire et enseignement supérieur. Elle envisage (🚨 alerte langue de bois 🚨) de “prendre en compte les équilibres généraux dans un objectif de refinancement global”. Traduction : elle veut prendre de l’argent à l’enseignement obligatoire, qui est déjà complètement exsangue.

Elle déclare surtout vouloir trouver l’argent chez les étudiant.e.s étranger.ère.s "ne connaissant pas de difficulté financière”. Elle justifie la mesure en promettant une allocation pour les moins fortuné.e.s. Mais l'augmentation du coût des études des étudiant.e.s étranger.ère.s va à l'encontre de la promotion d'un accès égal aux études pour tou.te.s. Il va même à l’opposé de l'accord trouvé entre étudiant.e.s et recteurs durant la législature précédente de bloquer toute nouvelle augmentation[6].

Cette mesure repose sur une vision purement marchande de l'éducation qui ne considère pas les retombées individuelles et sociales échappant au secteur marchand, et laisse penser qu'il s'agira d'une solution au sous-financement chronique de l'enseignement, alors même que les étudiant.e.s étranger.ère.s hors Union européenne ne représentent que 5% des étudiant.e.s[7].

Elle aggraverait aussi la double charge financière qui pèse sur les étudiant.e.s étranger.ère.s qui participent déjà au financement de l'enseignement par leurs contributions fiscales sur la consommation et repose sur la logique selon laquelle ce serait aux étudiant.e.s, et non à la société, d’investir dans l’enseignement supérieur pour augmenter leurs qualifications et avoir un diplôme reconnu (comme aux USA).

Elle laisse aussi penser que les étudiant.e.s étranger.ère.s "profiteraient" du système et renforce l'idée tellement propagée dans la société que étranger = profiteur. Les échanges universitaires sont source de richesse mutuelle (économique et culturelle) et l'augmentation de ces frais provoqueront les mêmes conséquences qu'en France, où la mesure a déjà été prise : une baisse des cursus dans le pays d'accueil.

Cette mesure est un danger pour l’ensemble des étudiant.e.s, car en s’attaquant aux droits de certain.e.s, ce sont les droits de tou.te.s qui sont fragilisés. Cette proposition d’augmentation ciblée pour les étudiant.e.s étranger.ère.s risque d'être un ballon d’essai pour imposer une hausse généralisée des frais d’inscription pour tou.te.s.

Cette augmentation joue sur la manière de percevoir le financement de l’enseignement : est-ce à l’État de prendre en main les coûts en tant que fournisseur de services publics, ou est-ce à l’étudiant.e de payer et l’État d’aider les moins fortuné.e.s ? Avec cette augmentation pour une partie des étudiant.e.s, c’est toute notre conception sur le financement des études qui change. Et une fois cette mesure appliquée aux étudiant.e.s étranger.ère.s, il sera possible d’appliquer la même logique à tou.te.s. De là, il sera toujours plus facile de défendre une “diminution de l’aide” qu’une “augmentation du minerval sans compensation”.

Vers un test contraignant pour plus de sélection

Glatigny maintient également son projet de “test non-contraignant sur base volontaire”. Un test d'orientation généralisé était déjà repris dans la note "coquelicot" PS-Ecolo, mais retiré face à la pression de la FEF ; et le MR défend depuis 2005 la nécessité d'un test contraignant au terme de l'enseignement obligatoire sur le modèle du BAC français, et de ses effets dissuasifs sur les élèves des milieux populaires.

Aussi louable que soit la volonté de plus accompagner les étudiant.e.s, introduire ce test modifie la manière dont est perçu l’échec. Le présupposé du test est clair : les faibles taux de réussite en première année à l’université s’expliquent par l’inadaptation d’une large part des étudiant.e.s aux exigences de cette formation. En d’autres termes, l’université, ce n’est pas pour tout le monde, et il est nécessaire que les postulant.e.s intègrent cette idée avant de s’engager dans ce parcours. L’épreuve est présentée comme un moyen de prévenir cet échec, en évaluant les connaissances de l’étudiant.e. Cette logique fait porter l’échec sur les épaules des étudiant.e.s, alors qu’il est surtout la conséquence d’un enseignement profondément inégalitaire. La solution à l’échec n’est pas la sélection, mais bien le soutien et l’accompagnement pour les étudiant.e.s, mais surtout une réforme de l’enseignement obligatoire qui assurerait une formation d’excellence pour tou.te.s.

Cette vision individualisante et élitiste est aveugle à la principale cause de l’échec : l’inégalité sociale. Toutes les études sur le sujet démontrent pourtant qu’avec l’un des enseignements secondaires les plus inégalitaires de l’OCDE, doté d’un taux d’excellence assez faible (par rapport aux autres pays de l’OCDE), un test d'entrée bloquerait tous les étudiant.e.s qui n’ont pas les compétences exigées par les professeur.e.s d’universités, principalement issu.e.s d’écoles populaires et de milieux socio-économiques défavorisés. Alors que les enfants issus de familles aisées peuvent plus facilement ignorer un résultat négatif à un test d’orientation, jouissant notamment d’un bon cadre d’étude et un soutien au niveau familial, ceux.elles de familles défavorisées ayant le même résultat sont plus fortement dissuadés et s’orientent ailleurs[8]. L’accès à l’université reste principalement réservé aux enfants d’universitaires. Cela s’explique par une exigence plus grande de leur part vis-à-vis de leurs enfants[9], occupent de meilleurs postes et ont un meilleur salaire[10] et crée un cadre familial plus scolaire[11].

Plutôt que d’opter pour des fausses solutions au problème de l’échec en excluant les étudiant.e.s n’ayant pas les prérequis nécessaires, la seule vraie solution est de refinancer pour assurer un meilleur encadrement des étudiant.e.s et leur permettre de combler leur retard éventuel. Les tests à l’entrée des études jouent le rôle de filtres sociaux. S’y opposer est donc un enjeu démocratique.

Ce test peut d’ailleurs devenir une première étape vers un test contraignant pour plus de sélection. C’est ce qui s’est passé pour les tests d’entrée en polytechnique, en médecine, en dentisterie et en médecine vétérinaire (appliqués par le ministre PS Marcourt). Ils ont été imposés “par manque de moyens pour accueillir et bien former les étudiant.e.s inscrit.e.s en trop grand nombre”. Face au problème de sous-financement, la sélection est donc la “solution” choisie par Marcourt et reprise par Glatigny : moins d’étudiant.e.s = moins de coûts.

Avec les conséquences connues : à peine 20% d'étudiant.e.s réussissent le test de médecine, et le nombre d'étudiant.e.s a brutalement été divisé par un ratio de 4 à 6 suivant les universités francophones[12]. Et ça malgré la situation de pénurie de spécialistes dans ces professions[13]. Une étude de l’université d’Hasselt montre d’ailleurs qu’une partie des étudiant.e.s qui réussissent leurs études auraient raté le test d’entrée, en particulier ceux.elles venant d’un milieu moins favorisé[14].

Les défis sociaux et écologiques de la société sont immenses[15]. Pour y répondre, il faut former plus de spécialistes, plus de diplômé.e.s capables de construire une société juste et durable. Et la sélection à l’université représente un frein objectif à cette vision. C’est faire le choix de fermer les portes de l’université par manque de moyens plutôt que de refinancer. C’est faire le choix d’une logique élitiste au service des multinationales, créant une dualisation de l’enseignement supérieur où la majorité des étudiant.e.s seraient relégué.e.s dans des établissements de “seconde zone”[16].

Lutter et gagner

Malgré les défis actuels et futurs, la ministre Glatigny confirme qu’elle refuse de sortir du carcan budgétaire étriqué qui pourrit la situation et préfère des mesures qui vont à l’encontre des étudiant.e.s : prendre dans la poche des étudiant.e.s et sélectionner à l’entrée de l’université.

La question principale est : quel enseignement supérieur voulons-nous ? Un enseignement sous-financé, qui prend dans la poche des étudiant.e.s, qui ferme de plus en plus ses portes et qui ne répond pas aux défis de la société ? Ou un enseignement financé selon le nombre d’étudiant.e.s, avec l’argent des grandes entreprises qui payent à peine l’impôt, qui est démocratique, de qualité, qui investit dans la jeunesse et est axé sur les besoins des gens et de la planète ?

Avec Comac, nous défendons la seconde vision, contre le projet de la ministre MR. Et c’est possible de gagner grâce à la mobilisation des étudiant.e.s.

[1] Le Soir, 6 novembre 2019 : « Un étudiant doit savoir s’il a réussi ou s’il est en échec ».

[2] RTBF, 17 septembre 2018 : « Enseignement supérieur: une année d'étude coûte entre 8000 et 12.000 euros, selon la FEF » et Le Soir, 27 septembre 2018 : « Le nombre d’étudiants au CPAS a doublé depuis 10 ans ».

[3] La Libre Belgique, 21 novembre 2019 : « Les étudiants disposent en moyenne de 300 euros par mois » et RTBF, 18 septembre 2017 : « La moitié des étudiants qui travaillent le font pour financer leurs études ».

[4] L’Echo, 12 septembre 2018 : « La FEF veut moins de pression des CPAS ».

[5] Le Soir, 16 septembre 2019 : « On est en train de laisser couler les universités ».

[6] FEF, 3 mai 2017 : « Minerval des étudiants internationaux : Les recteurs ont fait le premier pas, le mouvement appelle le ministre Marcourt à faire le second ».

[7] Et 15,7% des étudiant.e.s en plus sont ressortissant.e.s d’un pays de l’Union européenne. La Fédération Wallonie-Bruxelles en chiffres, 2018, en ligne, p. 141.

[8] Le Soir, 5 septembre 2017 : « Pourquoi notre enseignement est-il le plus inégalitaire d’Europe ? » et APED, 13 août 2019 : « Comprendre l’école inégalitaire et la réformer ».

[9] M. Van Campenhoudt, C. Maroy, 2010, Les déterminants des aspirations d’études universitaires des jeunes de dernière année secondaire en Communauté française de Belgique.

[10] http://inegalites.be/Classes-sociales-et-inegalite-des.

[11] G. Henri-Panabière, 2010, Élèves en difficultés de parents fortement diplômés. Une mise à l’épreuve empirique de la notion de transmission culturelle.

[12] Le Soir, 14 septembre 2019 : « Études de médecine: au total, 1.044 candidats ont réussi l’examen d’entrée ».

[13] RTBF, 29 janvier 2019 : « Médecins généralistes : plus de la moitié des communes wallonnes en pénurie ».

[14] http://www.uhasselt.be/documents/UHasselt/speech_rector_AOZ.pdf.

[15] Olivier Goessens, 12 février 2019 : « La révolution climatique peut changer le monde » https://www.comac-etudiants.be/analyse_la_r_volution_climatique_peut_changer_le_monde.

[16] Caroline de Bock, 8 novembre 2018 : « Augmentation du minerval et sélection : ce qui nous attend dans l’enseignement supérieur » https://www.comac-etudiants.be/augmentation_du_minerval_et_s_lection_ce_qui_nous_attend_dans_l_enseignement_sup_rieur.

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