« Le fleuve emportant tout, on dit qu'il est violent, mais nul ne taxe de violence les rives qui l'enserrent », disait Bertolt Brecht. Cela fait forcément échos aux débats sur les violences qui ont accompagné les mobilisations sociales de ces derniers jours. Car lorsqu'on parle de violence, il faut d'abord comprendre d'où elle vient, qui l'exerce, qui la subit et dans quel contexte elle se produit. Toutes les violences ne sont pas de même nature. Et surtout, on parle beaucoup de certaines violences tandis que d'autres, bien plus profondes, sont considérées comme minimisées, normalisées ou relativisées.
La violence sociale, économique et patronale
C'est la première violence. Celle qui s'exerce quotidiennement contre les travailleurs, les jeunes et les classes populaires. Une violence souvent silencieuse, institutionnalisée et parfois même parfaitement légale. Quand une entreprise licencie des centaines de travailleurs, plongeant autant de familles dans l'incertitude, parfois alors qu'elle continue à distribuer de généreux dividendes à ses actionnaires, n'est-ce pas une violence ?
Quand un délégué syndical est licencié parce qu'il défend ses collègues, quand des travailleurs subissent des intimidations pour avoir revendiqué leurs droits, n'est-ce pas une violence ?
Quand les cadences de travail épuisent les corps, quand des travailleurs tombent malades à cause de leurs conditions de travail, n'est-ce pas une violence ?
Quand des jeunes ou des travailleurs sont victimes de racisme et de discriminations au quotidien, dans leur recherche d'un emploi, d'un logement, à l'école ou ailleurs, n'est-ce pas une violence ?
Et quand les gouvernements de De Wever, Bouchez et leurs partenaires augmentent le coût des études, rendent les transports en commun moins accessibles, s'en prennent aux malades, s'attaquent aux pensions, à la sécurité sociale ou au pouvoir d'achat, n'est-ce pas aussi une violence ?
Ces décisions ont des conséquences concrètes sur des millions de vies. Des familles qui n'arrivent plus à boucler leur budget. Des travailleurs qui, après une vie de labeur, ne peuvent pas s'offrir une place en maison de repos. Des jeunes qui risquent de devoir renoncer à des études. Des personnes qui travaillent de plus en plus, non pour vivre mieux, mais simplement pour s'en sortir.
Cette violence est rarement présentée comme telle. On parle de restructurations, de compétitivité, d'assainissement budgétaire, de réformes nécessaires. Derrière ces mots se cachent pourtant des vies bouleversées, des droits supprimés et des perspectives d'avenir brisées.
Cette violence sociale n'est pas seulement le résultat de mauvaises décisions politiques. Elle trouve aussi ses racines dans les rapports économiques et sociaux, dans un système où les intérêts du capital passent avant les besoins de la population.
C'est cette réalité qui nourrit la colère et la contestation sociale. Et c'est d'abord à elle qu'il faut s'attaquer.
La violence de l'État contre celles et ceux qui résistent
La deuxième question est celle de la réponse de l'État lorsque les travailleurs, les jeunes et les mouvements sociaux s'organisent pour contester ces injustices.
Depuis plusieurs jours, des interventions policières particulièrement brutales sont dénoncées. Des jeunes intimidés, des manifestants bousculés ou frappés, des interventions indiscriminées contre des groupes entiers. Lors de la manifestation du 9 octobre à Bruxelles, des journalistes ont eux-mêmes témoigné d'interventions policières brutales, y compris alors que la situation était calme.
Il ne s'agit pas de nier que la police puisse devoir intervenir face à de véritables agressions. Mais l'usage de la force doit toujours être proportionné et contrôlé. Les actes de quelques individus ne peuvent jamais justifier une répression indiscriminée contre l'ensemble d'un mouvement.
Il s'agit aussi des poursuites judiciaires et des procès qui sont faits contre des syndicalistes et des activistes pour des actes commis dans le cadre de la résistance sociale. On pense aux activistes de Greenpeace, au président de la FGTB et de nombreux auxtres syndicalistes. On pense aux astreintes et aux actions patronales pour empêcher l'exercice du droit de grève ou le de droits des délégués syndicaux d'exercer leur travail syndical. Et les projets de lois du gouvernement Arizona qui visent à accentuer la répression légale de la contestation doit alerter tous les démocrates.
Cette violence est d'une nature particulière. Elle est exercée par un appareil d'État qui a le monopole de l'usage légal de la force et dispose de moyens de contrainte considérables. Elle peut avoir pour conséquence d'intimider les manifestants, de décourager la mobilisation et de restreindre concrètement l'exercice de libertés démocratiques fondamentales.
Elle doit donc faire l'objet d'une vigilance particulière. Les abus doivent être dénoncés, documentés et sanctionnés.
Le droit de manifester, de faire grève et de s'organiser collectivement n'est pas un cadeau des gouvernements. Ce sont des droits fondamentaux, conquis au terme de longues luttes sociales. Et ils doivent être défendus.
Et les dégradations commises en marge des manifestations ?
C'est une autre question. Une question qui mérite d'être discutée, mais qu'il faut placer sur un autre plan : celui des formes de lutte et de la stratégie des mouvements sociaux.
Soyons clairs : je ne soutiens pas les dégradations de bus, de commerces ou de biens publics. Ces actions peuvent aussi toucher directement des travailleurs et des habitants qui n'en sont nullement responsables.
Comme marxiste, je crois à la force de l'action collective, à la mobilisation consciente et organisée du monde du travail, de la jeunesse et de toutes les couches progressistes de la société.
Je crois au travail patient de sensibilisation, de mobilisation et d'organisation dans les entreprises, les écoles, les quartiers et les lieux de vie. Au travail de conscientisation politique dans lequel les syndicats, le monde associatif, les organisations de jeunes et les partis comme le PTB ont un rôle essentiel à jouer.
Ce travail demande de l'engagement, de la persévérance et parfois beaucoup de patience. Mais c'est ainsi que se construisent les grands mouvements populaires, que se gagnent des conquêtes sociales et que deviennent possibles de véritables transformations de la société.
Je ne partage donc pas l'idée que les actions spectaculaires ou les dégradations commises par de petits groupes pourraient se substituer à cette mobilisation de masse, provoquer un choc salutaire ou déclencher une prise de conscience révolutionnaire. Elles risquent au contraire d'isoler le mouvement et de détourner l'attention de ses objectifs.
Cela ne signifie pas qu'il faille mettre toutes les formes de lutte sur le même pied, ni confondre une mobilisation combative avec des dégradations. Une grève qui bloque la production, une manifestation qui perturbe la circulation, une action de désobéissance civile peuvent être des moyens de lutte collective parfaitement légitimes.
Et surtout, notre désaccord avec certaines formes d'action ne doit jamais servir à justifier la répression d'un mouvement social dans son ensemble.
C'est précisément ce que cherchent à faire Bouchez et une partie de la droite : focaliser toute l'attention sur les incidents pour faire disparaître le message des dizaines de milliers de personnes descendues dans la rue. Et particulièrement celui de tous ces jeunes qui se mobilisent massivement pour leur avenir.
Il faut refuser cette diversion.
La véritable question n'est pas de savoir comment faire taire la colère sociale. C'est de comprendre ce qui la provoque, et surtout comment construire le rapport de force collectif capable de transformer cette colère en victoires.
Car pour reprendre l'image de Brecht, on ne peut pas comprendre la violence du fleuve si l'on refuse de regarder la violence des rives qui l'enserrent.
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