Comment expliquer le racisme à l’ULB ?

Le 12 janvier dernier, suite à une altercation avec un étudiant lors d’une épreuve d’examen, un professeur de l’ULB a tenu des propos racistes (« en plus, il a une tête de jihadiste »). (1) Ces propos étaient adressés à ses assistants présents pour surveiller la séance, mais suffisamment fort pour que l’ensemble de l’auditoire puisse les entendre.

               Un acte isolé ?

S’agit-il d’un simple dérapage, à mettre sur le compte de telle ou telle circonstance atténuante ? D’un événement ponctuel ? D’un acte isolé ? Nous pensons qu’il faut élargir le débat. En effet, le fait que ce professeur ait tenu de tels propos à voix haute, en pleine épreuve et devant des dizaines d’étudiants montre qu’il se sait intouchable. L’enjeu n’est donc pas seulement cet acte en particulier, mais bien qu’il soit possible, sur nos campus, d’avoir un comportement raciste sans craindre de sanction.

Cet état de fait n’est malheureusement pas circonscrit à notre université. Le racisme est un phénomène profondément ancré dans notre société, et il se manifeste partout. Dans les médias, une partie du monde politique et d’autres personnalités influentes peuvent déblatérer des idées racistes de manière de plus en plus décomplexée. Un policier peut refuser l’entrée du parlement à un député bruxellois parce que « ce n’est pas écrit sur sa tête » qu’il est député. (2) Sur le marché de l’emploi, les discriminations à l’embauche se vérifient autant dans les chiffres de l’accès à l’emploi (3 ; 4) que dans les enquêtes du milieu associatif opposé aux discriminations. Le « contrôle au faciès », ciblant essentiellement les personnes originaires de l’immigration, est en recrudescence depuis les attentats de ces dernières années. (5) De nombreux propriétaires n’hésitent pas non plus à discriminer les locataires potentiels en fonction de leurs origines. (6) Mais parfois, le racisme est moins flagrant. Des actes anodins, tels que passer sa main dans les cheveux crépus de quelqu’un sans sa permission, aux réflexions apparemment innocentes (« Tu viens d’où ? De Belgique ? Non, mais je veux dire, vraiment ? ») en passant par les « blagues » à répétition, une part conséquente de la population est constamment réduite à son origine, son apparence ou ses supposées croyances religieuses.

Cette réalité, parfois flagrante, parfois subtile ou même inconsciente, a un impact très lourd. Pour une personne victime de racisme au quotidien, tous les aspects de la vie sont rendus plus difficiles. De plus, le racisme, de par ses manifestations répétées au jour le jour, blesse, casse, sape la confiance en soi et en la société. Cela peut contribuer à un sentiment d’exclusion et d’infériorité.

               Comment en sommes-nous arrivés là ?

On assiste donc à un phénomène social qui s’exprime sous des formes multiples dans tous les secteurs de la société et qui relègue des centaines de milliers de personnes à un rôle de citoyen de seconde zone. Un rôle où, avant d’être un simple étudiant en désaccord avec son professeur, on peut être réduit à son apparence et à sa « tête de jihadiste ». On ne peut pas comprendre ce phénomène sans l’analyser dans un cadre plus large : celui de notre société toute entière. La question est : dans notre société, qui détient et exerce le pouvoir ? Qui peut diffuser ces idées à grande échelle ? A qui cela profite-t-il ?

Dans notre système économique, les actionnaires et les grands patrons accumulent toujours plus de richesses alors que l’immense majorité de la population est de plus en plus pauvre. Il y a une contradiction dans le fait qu’une minorité puisse accumuler une telle fortune alors que la population qui travaille pour cette minorité souffre de plus en plus et que des millions de gens meurent de faim chaque année. Cette contradiction est, dans une économie capitaliste, inéluctable. C’est pourquoi la classe possédante a toujours gagné le monde politique à sa cause afin de pouvoir maintenir le système, malgré que ce dernier aille à l’encontre des intérêts de la majorité. Cette élite politico-économique forme un establishment qui exerce le pouvoir sur nos sociétés en préservant les intérêts des 1%.

Le racisme, dans cette optique, est un outil extrêmement utile. Il permet de créer une couche de travailleurs plus précaires qui se retrouvent obligés d'accepter des emplois moins rémunérés, plus dangereux et dans de mauvaises conditions de travail, en poussant du même coup l'ensemble des salaires et des conditions de travail vers le bas. Les discriminations permettent également de diviser « pour mieux régner ». L’histoire montre que les meilleurs salaires et conditions de travail ont été obtenus lorsque les travailleurs étaient unis, organisés et luttaient pour leurs droits, et le racisme est un outil très efficace pour briser cette unité. Enfin, le racisme a toujours été une excellente justification pour les actions militaires à l’étranger, souvent primordiales au développement économique des grandes entreprises occidentales (matières premières, main d’œuvre « bon marché », contrôle de ressources géostratégiques indispensables au développement de pays concurrents, etc.). Une partie de l’establishment a donc toujours misé sur le racisme pour garantir les intérêts de la classe possédante.

Les empires coloniaux, qui ont commis des atrocités inhumaines pour permettre aux entreprises occidentales de prospérer (ce qui fut indispensable à ces pays pour acquérir une position dominante à l’échelle mondiale), ont justifié leurs exactions en diffusant et renforçant une idéologie profondément raciste qui continue d’influencer le monde à l’heure actuelle. Par exemple, la colonisation du Congo par Léopold II et l’Etat belge a permis le développement d’entreprises qui existent encore aujourd’hui (UMICORE, Suez-Tractebel,…). Cela s’est réalisé via un pillage pur et simple des ressources, avec son lot de massacres (des millions de morts), de répression et de destruction culturelle. Pour justifier ces crimes, l’establishment belge a diffusé le racisme dans la population. Les « bienfaits » de la colonisation (y compris pour les populations locales) étaient vantés dans les médias (7) et programmes scolaires (et ce sujet fait encore débat (8)). A l’exposition universelle de 58, la Belgique a mis en place un zoo composé de congolais (!) que l’on pouvait venir visiter. Nous avons toujours une Rue des Colonies « En souvenir de l’annexion du congo ». (9 ; 10) Nous pourrions également parler des diverses colonies françaises ou encore britanniques, qui ont aussi contribué au développement du racisme dans l’ensemble du monde occidental.

Dans les périodes de crise économique, les grands patrons et les actionnaires n’ont jamais hésité à s’allier avec les forces politiques nationalistes xénophobes qui œuvrent activement à produire des théories et discours racistes et à les propager au sein de la population, ce afin d’endiguer les mouvements contestataires et l’émergence de forces de gauche capables de peser dans la balance. On le voit aujourd’hui depuis la crise de 2008. La NVA, premier parti politique de Belgique et membre du gouvernement, expulse des réfugiés vers des pays en guerre ou des dictatures pratiquant la torture. Francken, secrétaire d’Etat à l’asile et à la migration, disait « Je peux me figurer la valeur ajoutée des diasporas juive, chinoise et indienne mais moins celle des diasporas marocaine, congolaise ou algérienne ». (11) Mais son président, Bart De Wever, est très clair : « Le Voka (syndicat patronal flamand, ndlr) est mon vrai patron ». (12) Aux USA, les représentants de la frange la plus radicale du patronat étatsunien siègent directement dans le gouvernement de Donald Trump, lui aussi d’extrême droite. (13)  

               Que pouvons-nous faire ?

Si certains de nos dirigeants sont probablement aveuglés par la haine, nous aurions tort de sous-estimer la part totalement consciente et froidement calculée de leurs politiques et sorties médiatiques racistes. En effet, ils servent des intérêts objectifs très puissants, dans une période instable qui pourrait faire vaciller le système. Les conséquences du racisme vont bien au-delà de simples manifestations économiques, nous l'avons vu plus haut. Néanmoins, l’establishment, et a fortiori la classe capitaliste, constituent la force la plus puissante et organisée qui œuvre activement à maintenir, reproduire et fonder idéologiquement le racisme dans notre société.

Alors que pouvons-nous faire ? Il est légitime, de la part des étudiants, d’attendre des mesures de l’ULB pour combattre le racisme en son sein. Néanmoins, il ne faut pas non plus sous-estimer le rôle de l’enseignement supérieur dans notre économie. Il s’agit en effet d’un secteur clé pour l’UE et les multinationales européennes, qui comptent énormément sur les universités et hautes écoles pour accroître leur compétitivité mondiale. Les politiques belges et les autorités universitaires sont globalement d’accord pour avancer dans cette dynamique. Les plus grandes multinationales investissent des millions pour influencer les politiques en matière d’enseignement supérieur, et les décisions des établissements eux-mêmes. (14) Dans le contexte d’un « virage à droite » de l’establishment belge et européen, combattre activement le racisme risque de n’être, pour l’ULB, possible que jusqu’à un certain point

Face au pouvoir exercé par l’establishment et les forces d’extrême droite, notre seule alternative est d’opposer un contre-pouvoir. Ce dernier ne pourra s’appuyer que sur la mobilisation du plus grand nombre. Nous devons, sur chaque campus, créer un contre-courant progressiste, qui lutte activement pour propager une culture de la solidarité et de l’unité. Nous devons nous organiser dans des associations et des organisations, et former un front pour lutter contre le racisme et mettre un avant un modèle de société où les discriminations n’ont pas leur place, où chacun puisse se sentir à l’aise. Cette lutte contre le racisme et toutes les discriminations s’accompagnera nécessairement d’une remise en cause de ce système qui rend le racisme si utile à la classe dominante, et qui offre en même temps à cette dernière la possibilité de le développer. C’est, par exemple, dans cette optique que Comac a participé aux manifestations contre le racisme et pour les droits égaux à l’occasion de la venue de Théo Francken sur différents campus flamands ces derniers mois. (15)

 

Le pouvoir des multinationales

 

Selon un rapport d’Oxfam, 8 personnes détiennent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population mondiale. (16) Cela tient à la nature de notre système économique. Sous le capitalisme, les entreprises sont obligées d’accroître sans cesse leurs taux de profits, car elles sont placées dans un marché concurrentiel : les entreprises les moins compétitives sont vouées à la disparition. Employer moins de salariés à travailler plus intensément, plus longtemps et pour un moins bon salaire est un levier incontournable pour accumuler plus de bénéfices, car cela augmente le rendement en diminuant la masse salariale. Dans ce système, qu’ils le veuillent ou non, les capitalistes ne peuvent pas tenir compte du climat, de la sécurité alimentaire ou de la santé des gens. Seule la loi du profit peut dicter les grands choix économiques.

 

Pour préserver leurs intérêts malgré les énormes contradictions que cela engendre, la classe capitaliste a développé une énorme influence sur le pouvoir politique, que l’on parle des Etats nationaux ou de l’Union Européenne. Notamment via des lobbies qui sont massivement présents, directement ou indirectement, dans les cabinets ministériels. En Belgique, des représentants de la filiale GDF-Suez siègent dans le cabinet de la ministre de l’énergie. En France, des grands patrons même ministres : ils participent directement à l’élaboration des lois. On observe également des phénomènes de corruption plus ou moins dissimulés comme la fameuse « porte à tambour » : ces politiciens qui, juste après avoir passé une législation en faveur d’une grande entreprise, décrochent comme par hasard un siège dans le CA de ladite entreprise. (17)

 

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(1) Confirmé par le étudiants présents depuis lors, l’événement a en premier lieu été révélé sur la page Facebook « ULB confessions » : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=2017274198485337&id=1571449739734454

(2) http://www.comac-etudiants.be/articles/mais-quest-ce-qui-est-ecrit-sur-ma-tete

(3) https://www.unia.be/fr/articles/publication-du-monitoring-socio-economique-2017-emploi-et-origine

(4) https://ptb.be/articles/apres-deux-ans-de-mobilisation-le-testing-anti-discrimination-devient-une-realite

(5) http://www.lalibre.be/actu/belgique/le-jeune-subissant-un-controle-au-facies-ne-porte-pas-plainte-c-est-l-arabe-au-degrade-et-aux-air-max-dossier-video-58c57e9acd70a15c9a198277

(6) https://parismatch.be/actualites/societe/48151/bruxelles-nord-africains-et-subsahariens-les-plus-discrimines-du-marche-locatif

(7) http://www.imagine-magazine.com/lire/spip.php?article1781

(8) http://www.asbl-csce.be/documents/Ensemble95.pdf (page 6)

(9) http://www.intal.be/fr/article/colonisation-menons-des-actes-qui-nous-rendent-fiers

(10) http://www.intal.be/fr/blogs/gregory/la-belgique-ne-peut-pas-ignorer-le-role-terrible-de-leopold-ii-au-congo

(11) https://www.rtbf.be/info/societe/detail_theo-francken-doute-de-la-valeur-ajoutee-des-marocains-et-des-congolais?id=8378856

(12) http://www.revuepolitique.be/n-va-un-programme-socio-economique-patronal/

(13) http://solidaire.org/articles/cinq-raisons-pour-lesquelles-trump-n-est-pas-le-bienvenu-en-belgique

(14) Pour aller plus loin : http://www.levif.be/actualite/belgique/nouveau-pdg-a-l-ulb-l-universite-une-entreprise-comme-une-autre/article-opinion-453409.html

(15) http://www.comac-etudiants.be/articles/leuven-500-etudiants-manifestent-pour-la-solidarite-contre-la-politique-de-theo-francken

(16) https://www.oxfam.org/fr/salle-de-presse/communiques/2017-01-16/huit-hommes-possedent-autant-que-la-moitie-de-la-population

(17) http://www.huffingtonpost.fr/2016/09/25/jose-manuel-barroso-goldman-sachs-contacts_n_12178040.html

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