Trump et l’Otan n’ont pas d’avenir à nous offrir, engageons-nous pour un monde nouveau

La semaine passée, ce sont deux mondes qui se sont croisés à Bruxelles. L’un de ces mondes était plein d’espoir, plein de vie, et cherchait des alternatives au statu quo. L’autre monde était figé, dépassé, et se cramponnait à des recettes avortées du siècle passé. Dans le premier de ces mondes se mouvaient des milliers de citoyens issus d’horizons divers, en majorité des jeunes, souriants et arborant sur des banderoles fabriquées par eux-mêmes des slogans dans toutes les langues, sur tous les tons et dans toutes les couleurs. Dans le deuxième monde, les seigneurs, principalement des vieux grisonnants en costume-cravate, s’en tenaient scrupuleusement au protocole. Alors qu’un de ces mondes était ouvert, pluriculturel, et se composait de gens normaux, l’autre était une bulle élitiste hermétiquement isolée du monde réel. Le premier monde était la marche de protestation contre Donald Trump, où les porte-paroles d’une jeune génération tournée vers l’avenir s’élevaient contre la haine et pour la paix. Le deuxième monde était le sommet de l’Otan, où les chefs d’État de 28 membres de l’Otan se rangeaient au sens propre et au sens figuré derrière Trump et ses projets de guerre destructifs.

Trump est en voyage, cela n’aura échappé à personne. Dans son propre pays, Trump est attaqué de toutes parts. Après ses cent premiers jours de présidence, il atteint les scores de popularité les plus mauvais qu’un président américain ait jamais atteints. Il a attaqué le droit à l’avortement et a essayé d’imposer une mise au ban des musulmans. Il a essayé en vain de réformer sur mesure la loi sur l’assurance-maladie (Obamacare) au profit des assureurs privés, ce qui aurait fait perdre leur assurance-maladie à 24 millions d’Américains. Il a supprimé le Clean Power Plan sous le prétexte fallacieux que les mineurs retrouveraient leur job, mais la seule conséquence est que les mines extrêmement polluantes resteront ouvertes plus longtemps alors que les investissements dans les énergies renouvelables sont freinés. Et dans l’enquête du FBI sur l’immixtion possible de la Russie dans les élections présidentielles de l’an dernier, Trump se profile maladroitement – c’est le moins qu’on puisse dire – en limogeant le patron du FBI James Comey après que celui-ci ait refusé de mettre un terme à l’enquête. Il est donc grand temps pour Trump d’aller à l’étranger et de présenter aux médias une nouvelle histoire : celle du président Donald J. Trump, le leader mondial qui récompense ses alliés et anéantit ses ennemis.

Dirty business au Moyen-Orient

Il est significatif que Trump ait choisi l’Arabie saoudite pour sa première visite officielle. En dépit de tous les beaux discours sur les valeurs telles que la liberté et les droits de l’homme, tous les présidents américains depuis Franklin Roosevelt ont toujours été tout sucre tout miel avec le régime autoritaire des magnats du pétrole que sont les cheiks saoudiens. Trump, qui a tout de même consacré une grande partie de sa rhétorique électorale au danger de l’islam radical, va même plus loin que ses prédécesseurs en armant la dictature wahhabite. Il a conclu en une seule fois un deal pour vendre 110 milliards (!) de dollars d’armes et d’engins de guerre à l’Arabie saoudite. C’est d’un seul coup le double du budget de la défense de la Russie et autant que le commerce d’armes annuel mondial dans sa totalité. Dans son speech à Riyad, la capitale saoudienne, devant un public varié constitué de cinquante-cinq dignitaires des pays du Moyen-Orient et du monde arabe, Trump a expliqué qu’ils devaient se focaliser sur la lutte contre l’extrémisme et la terreur. Cynique, quand on sait qu’il a négocié le jour précédent une livraison d’armes extravagante avec le pays connu comme la plaque tournante matérielle et idéologique de l’extrémisme salafiste.

Sur le rôle peu reluisant de l’Arabie saoudite dans l’armement et le soutien de groupes rebelles extrémistes au Moyen-Orient, Trump a gardé le silence, tout comme il a caché que son pays d’accueil a une position toujours plus agressive dans la région, avec, entre autres, la répression sanglante d’une révolte populaire au Bahreïn en 2011 et les bombardements sur le Yémen voisin, où des centaines de civils innocents ont déjà laissé la vie et où sont commis des crimes de guerre. Au lieu de cela, Trump a montré l’Iran du doigt, l’ennemi héréditaire de l’Arabie saoudite et le seul grand acteur de la région avec la Syrie qui ne soit pas un allié des États-Unis. Trump accuse l’Iran d’être responsable du chaos et de l’instabilité de la région ‘en poursuivant une politique sans scrupule de conflit et de terreur’. Ainsi, il ouvre la porte à une intervention militaire contre ce pays. Il y a quinze ans, George Bush a aussi tiré parti d’accusations sans fondement pour déclencher une guerre contre l’Irak, une guerre destructrice qui, elle, un million de morts civils plus tard, est vraiment responsable du chaos et de l’instabilité dans la région. C’est pourquoi on cite quelquefois l’assaut sur l’Irak comme le père de l’EI, la mère étant l’Arabie saoudite avec son industrie idéologique. En armant massivement l’Arabie saoudite et en l’exhortant à faire la guerre à l’Iran, Trump réitère les mêmes erreurs et il prépare le terrain, après Al Qaeda et EI pour un EI 3.0.

À partir de l’Arabie saoudite, Trump a accompli son tout premier vol avec son Air Force One de Riyad à Tel Aviv, pour un cordial tête-à-tête avec son ami de toujours, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu – Trump a la permission de l’appeler ‘Bibi’. Trump veut réunir les alliés les plus fidèles de l’Amérique au Moyen-Orient, Israël et l’Arabie saoudite, qui sont sur le pied de guerre depuis la naissance d’Israël, dans une coalition contre leur ennemi commun, l’Iran. Avec sa visite au Mur des Lamentations, Trump a offensé en passant les Palestiniens, avant de mettre le cap sur Rome pour y rencontrer le pape. Mais la destination principale de Trump était Bruxelles, non tant parce que la belle ville sur la Senne – qu’il a appelée un jour un ‘hell hole' - est la capitale de notre petite Belgique, mais bien parce que s’y trouve le quartier général de l’Otan. Juste en face de l’ancien siège principal, sur les terrains de l’ancien aéroport d’Evere, on a érigé un bâtiment mégalomane d’acier, de béton et de verre, de huit étages, d’une superficie de 25 terrains de football et d’un prix de 1,1 milliard d’euros. Dans le grand hall destiné aux conférences de presse, il y a un morceau du Mur de Berlin et un fragment du World State Center de New York, symboles des ennemis officiels de l’Otan : le fantôme du communisme et la menace terroriste. Plus d’un quart de siècle après la disparition de l’Union soviétique, contre laquelle l’Otan a été créé officiellement, ce nouveau prétexte était plus que bienvenu pour ce qui est, en fait, une alliance impérialiste dont le temps est plus que révolu.


 

Épargner sur tout ce qui est social, pour insuffler de l’argent dans la guerre et la violence

Tout cet apparat et ce faste fracassants demandent évidemment une inauguration solennelle. Non seulement Trump, mais aussi le président turc nationaliste Recep Erdogan, l’autoritaire président hongrois Viktor Orbán, le président polonais ultraconservateur Andrzej Duda et les autres chefs d’État du Traité atlantique sont descendus à Bruxelles à cette occasion. À part que Trump a bousculé le Premier ministre monténégrin, tout l’événement s’est passé impeccablement selon les usages. Les détenteurs du pouvoir de l’Ancien Monde debout gentiment en rang derrière Donald Trump pendant que le boss, comme prévu, tirait parti de la cérémonie pour faire la leçon à ses alliés. Celui qui avait espéré que Trump se tournerait contre la politique d’intervention et de militarisation destructrice de l’Otan après sa déclaration en 2015 que l’Otan était ‘obsolète’, doit avoir compris maintenant depuis longtemps que c’est l’inverse qui est vrai. Ce n’étaient pas les invasions de l’Afghanistan, de l’Irak et de la Libye, qui ont laissé ces pays en ruine, ce n’était pas la course à l’armement contre la Russie et la Chine, qui a poussé le budget de la défense des pays occidentaux à des sommets irresponsables, mais c’était justement leur stagnation temporaire qui était pour Trump une épine dans le pied. Trump est venu à Bruxelles pour faire entrer officiellement l’Otan dans sa coalition contre le terrorisme, ce qui lui a réussi. Sa deuxième exigence, et en tant que président de l’empire militaire de loin le plus grand du monde, il peut poser des exigences, est que tous les membres de l’Otan dépensent pour la défense le seuil proposé par Obama de 2 % du PIB, dont au moins un cinquième pour du matériel militaire. Vu que 5 seulement des 28 états membres s’en approchent pour le moment, l’Otan perd 119 milliards par an, selon les calculs de Trump.

119 milliards de dollars, ou quelque 106 milliards d’euros de dépenses supplémentaires pour la guerre, alors que, cet hiver, 54 millions d’Européens ont dû choisir entre se nourrir ou se chauffer, alors que des catastrophes climatiques nous menacent si nous n’investissons pas à grande échelle dans une économie durable, alors que les services publics, après trente ans d’économies néolibérales partout en Europe risquent de perdre autant leur caractère public que leur caractère de service - ce serait grotesque. Cependant, notre propre gouvernement fédéral semble aller dans le sens de cette logique rétrograde absurde. « Ce gouvernement est en train de faire de son mieux pour y arriver », a dit le ministre de la Défense Steven Vandeput (N-VA) après que Trump ait déjà mis sur le tapis son exigence d’un surcroît d’investissement dans la défense lors d’une rencontre avec le gouvernement belge en prélude au sommet de l’Otan. Vandeput n’a pas pu cacher sa sympathie pour Trump devant les caméras de la télévision limbourgeoise. Le Premier ministre Charles Michel a, lui aussi, confirmé après la rencontre avec Trump que la Belgique optait pour la militarisation, citant l’investissement décidé récemment de 9,2 milliards d’euros pour du matériel militaire et la procédure de remplacement des avions de combat (évaluée à 15 milliards d’euros sur quarante ans pour 34 avions). Michel et Vandeput, pour faire plaisir à Trump, ont encore annoncé des mesures coûteuses supplémentaires, à savoir un prolongement de six mois de l’intervention belge en Syrie et un gel des économies prévues pour la défense jusqu’en 2018.

Mais Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’Otan, a déjà qualifié cet effort d’insuffisant. Il attend de la Belgique qu’elle double son budget militaire pour arriver le plus vite possible aux 2 % du PIB. Cela signifierait qu’on investirait dans le budget militaire belge 4 à 5 milliards de plus par an. De l’argent qui ne peut pas aller à l’enseignement, à la culture ou aux soins de santé. De l’argent qu’on pourrait trouver, si cela dépendait de Bart De Wever, en épargnant encore plus sur la sécurité sociale, ce monument de la civilisation moderne, cette caisse de solidarité sans laquelle non pas 15, mais 45 pour cent des Belges vivraient dans la misère. C’est toujours cette logique du recul, du démantèlement, de cramponnement à un monde ancien, dépassé. Dans quelle sorte de société démantèle-t-on le tissu social pour se mettre à mener plus de guerres, tuer plus de gens, dévaster plus de villes et de villages, mettre en fuite plus de familles, attiser plus de violence ? Comme le disait le chef du parti travailliste britannique Jeremy Corbyn lors de sa réaction courageuse au terrible attentat de Manchester : il y a un lien entre la politique guerrière occidentale au Moyen-Orient et le terrorisme chez nous. L’actuelle ‘war on terror’ ne fonctionne tout simplement pas. Nous devons renverser la vapeur et investir dans une politique pacifique active sur la scène extérieure et dans un renforcement du tissu social et un fonctionnement policier local dans l’intérêt de la communauté.

Merci Trump, maintenant je suis activiste

Qu’on ne puisse pas compter sur Trump pour voir vers l’avenir, c’est ce qui s’est avéré encore une fois au sommet du G7 en Sicile, la dernière étape de son voyage. Son intérêt pour le sort des réfugiés – en grande partie des gens qui ont été contraints à la fuite par la violence et le chaos causés par les interventions de l’Otan – était si minime qu’il n’a même pas écouté la traduction de l’allocution (en italien) à ce sujet. Et une fois de plus, Trump a refusé de tenir compte des engagements de l’Accord de Paris sur le climat. Pour la jeune génération, qui connaîtra les conséquences du réchauffement climatique, c’est incompréhensible. D’après une enquête de 2015, plus de 9 jeunes Belges sur 10 sont inquiets pour le climat. Pour eux, il est inconcevable que le président de l’économie la plus importante (et la plus polluante) au monde essaie d’ignorer le réchauffement climatique en le taxant de chimère, mette à sec les climatologues et ait tronqué d’un tiers le financement de l’agence environnementale américaine. Les géants pétroliers ont applaudi quand il a repris la construction des pipelines mégalomanes Dakota Acces et Keystone XL, et les patrons du charbon lui ont été reconnaissants d’avoir fait faire marche arrière au Clean Power Plan d’Obama, ce qui permet à l’extraction extrêmement polluante du charbon de continuer librement, alors que les investissements prévus dans les énergies renouvelables sont supprimés. Mais pour le reste des habitants de la terre, la politique climatique de Trump est une véritable agression sur l’avenir. Au lieu de dépenser des centaines de milliards pour la guerre, comme Trump en l’Otan le font, la nouvelle génération préférerait investir en masse dans l’énergie propre et la production et l’infrastructure durables. Plus que jamais, l’humanité a besoin d’une reconversion d’un monde ancien vers un monde nouveau.

Renverser la vapeur, changer de cap, aller au-devant d’un autre horizon. Autant les perspectives du monde ancien sont sans issue, autant les horizons que nous montraient les plus de 12 000 manifestants au cœur de Bruxelles étaient, eux, pleins d’espoir. Plus de septante organisations de la société civile ont répondu à l’appel de ne pas souhaiter la bienvenue à Trump dans notre pays, une collaboration unique d’activistes du climat, de syndicats, d’organisations féministes, d’associations contre le racisme et le mouvement pacifiste. Mais ce qui était frappant, c’était le nombre de citoyens de tous horizons, de tous les coins du pays et même de l’étranger, de tous les âges, mais surtout de jeunes qui ont emboîté le pas. Le contraste avec la bulle fermée de l’Ancien Monde ne pouvait pas être plus grand. Beaucoup avaient fait leur propre panneau, souvent humoristique et original. Pour beaucoup, c’était leur toute première manifestation, comme pour la jeune blogueuse Suzanne Gielis qui écrivait que « bien que le thème principal soit anti-Trump, il y avait tellement plus en jeu. Cette manifestation compte un nombre incroyable de sous-thèmes qui sont tous reliés à Trump. J’ai été aussi impressionnée, quand nous avons regardé derrière nous à un moment donné et que nous avons encore vu bouger tous les petits points et les petits drapeaux plus d’un kilomètre plus loin. »

Il était clair que l’énergie, la frustration, mais aussi l’espoir de cette génération devaient s’exprimer. La génération qui descend dans la rue en masse aujourd’hui est celle qui peut sauver le climat et peut changer le monde. Ce sont ces jeunes qui se mobilisent partout dans le monde parce qu’ils ne veulent pas que l’inégalité devienne encore plus grande, que la planète soit sacrifiée au profit et que la guerre dégénère. Quelles qu’aient pu être les raisons de descendre dans la rue le 24 mai, la conscience unificatrice que le monde nouveau sera construit d’en bas donne tant de force à cette foule. Ce dont nous pouvons être reconnaissants envers Donald Trump, c’est que son insolente offensive contre les droits sociaux, les droits écologiques, les droits de l’homme et son cri de guerre irresponsable ont mis en chantier aussi clairement la faillite du monde ancien. Comme on pouvait lire sur le panneau d’une jeune femme : ‘Merci, Trump, maintenant, je suis activiste’.

 

 

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