Syndicats, ONG, Unia et étudiants : pour la N-VA tout le monde doit se taire

Le succès de la marche pour la solidarité et les droits humains le 23 mars à Gand fut inacceptable aux yeux des membres des organisations étudiantes NSV (nationalistes flamands) et KVHV (syndicat catholique) mais aussi pour les Jeunes N-VA et les jeunes du Vlaams Belang qui ont pris Comac pour cible. La N-VA veut museler Comac et quiconque critique la société.

(photo : Jenifer Moo/Flickr)

Une campagne d’intimidation

Dès le départ, la marche pour la solidarité et les droits humains fut la cible d’attaques. Au cours de la mobilisation, les organisateur∙trice∙s se sont rendu∙e∙s dans les auditoires de l’Université de Gand et ont invité les étudiant∙e∙s à chanter le slogan : « La solidarité n’a pas de frontières, les réfugié∙e∙s sont aussi des êtres humains ». Un message qui n’a pas plut à un membre du NSV et des Jeunes N-VA qui réagit en publiant une carte blanche dans le journal étudiant gantois de Schamper. Dans cet article, il écrivit que l’appel de Comac à participer à la marche polarisait les étudiant∙e∙s. Olivier Goessens, président de Comac-Gand, y répondit en ces termes : « Dire que les réfugié∙e∙s sont aussi des êtres humains est une évidence. On ne peut pas vraiment dire que ce soit une opinion politique. Mais visiblement, ce slogan est déjà trop provoquant pour le NSV et les Jeunes N-VA, qui le trouvent même “polarisant”. »

Ensuite, une dizaine d’étudiants de droite étaient présents à la marche, dont l’auteur de la carte blanche, et brandissaient des affiches appelant à fermer les frontières. Il fallut leur demander à plusieurs reprises de quitter le cortège. Cependant, ils ne s’arrêtèrent pas là. Plus tard, les pages Facebook de Comac furent confrontées à plusieurs « raids » : une centaine de personnes attribuèrent au même moment des notes négatives aux pages de Comac-Gent et Comac Studenten en laissant des commentaires abominables. Certains contenaient des menaces de mort, en faisant allusion au régime meurtrier de Pinochet. Des membres de Comac furent aussi insulté∙e∙s personnellement et attaqué∙e∙s sur leur propre profil Facebook. Récemment, Dylan Vandersnickt, vice-président national des jeunes N-VA, a posté une caricature abjecte sur la page d'une responsable de Comac VUB et d'un autre activiste connus pour leur engagement antiraciste et en faveur des réfugiés. Les deux mêmes ont également retrouvé des posters avec des menaces sur la pote de leurs chambres (voir images).

Cette action a clairement été préparée minutieusement. Depuis le succès de la marche, une campagne d’intimidation est donc en cours à l’encontre de Comac. Les membres du KVHV, du NSV, des Jeunes N-VA et des jeunes du Vlaams Belang n’arrivent pas à digérer le fait que Comac et la marche pour la solidarité et les droits humains influencent le débat sur le campus et mettent en avant une vision alternative de la société. Leur réponse ? Une campagne d’intimidation… Cette tendance à s’en prendre à ceux qui critiquent la société se retrouve également dans la stratégie de la N-VA vis-à-vis de la société civile.

Réduire au silence toute voix critique

Plusieurs organisations qui se sont opposées au discours et à la politique de la N-VA ont déjà été muselées. Par exemple, depuis 2014, la N-VA a mis sur la table différentes propositions de loi visant à limiter le pouvoir et les moyens des syndicats qui doivent se battre en permanence pour ne pas voir leurs moyens disparaitre. Les médias en ont aussi pris pour leur grade. Bart De Wever a nommé le journal De Standaard de « feuille paroissiale » à l’occasion de son cours d’ouverture à l’Université de Gand. Il a aussi parlé de la chaine de radio et de télévision VRT comme d’un « bastion rouge » et considère que les journalistes sont « trop à gauche ». Dans un tel contexte, les médias subissent constamment les pressions de la N-VA. Tout commentaire négatif à l’égard de ce parti s’inscrirait dans une stratégie globale, orchestrée par les médias « de gauche ».

Avec ce discours, la N-VA tente d’intimider ses détracteurs parmi les journalistes et de les réduire au silence. Les attaques contre Médecins Sans Frontières en sont un exemple récent. Sur Twitter, Theo Francken alla jusqu’à les accuser d’être des « trafiquants d’êtres humains ». Par ailleurs, les critiques contre le Centre pour l’égalité des chances Unia, la perte de subsides pour les organisations culturelles progressistes et la suppression des subsides pour les organisations de jeunesses politiques sont autant d’exemples de cette vision  de la N-VA vis-à-vis de la société civile et des voix critiques dans la société.

En 2012, Theo Francken écrivait ceci dans son livre : « Nous avons besoin d’hommes politiques forts qui osent affronter le dictat du PS, de même que l’industrie migratoire lucrative, ses lobbyistes cupides et ses dizaines d’ONG et de petites ASBL. » Son message est clair : les politiciens doivent réduire au silence leurs détracteurs dans la société civile : ne vous opposez pas au pouvoir et surtout, taisez-vous. En 2012, Theo Francken parlait encore du « dictat du PS » mais il a déclaré récemment que le PTB « est encore pire que le PS » et l’a comparé à un « monstre ».

La liberté d’acquiescer sagement

Cette vision prend racine dans les principes fondamentaux de l’idéologie de la N-VA. Il est logique que son président, Bart De Wever, s’inspire de l’idéologie de son philosophe préféré, l’Anti-Lumières Edmund Burke. Il a décrit les idées de Burke en ces termes dans De Standaard : « La recherche collective de la soi-disant liberté, égalité et fraternité se terminera irrémédiablement dans la barbarie et la guerre. La véritable liberté, pas celle de faire ce qu’on veut mais la liberté de faire ce qu’on est censé faire, ne peut être atteinte qu’en obéissant aux traditions et aux institutions : accepter l’héritage, le gérer correctement, l’améliorer autant que possible et ensuite le transmettre. »

De Wever formule ici les fondements idéologiques de la lutte de la N-VA contre les esprits critiques et la société civile. Dans la société, les gens doivent surtout savoir quelle est leur place. Ils ne doivent pas s’opposer aux puissants et aux dirigeants mais maintenir le calme et l’ordre en se cantonnant à leur rôle. Les organisations telles qu’Unia, les syndicats et maintenant Comac, qui tentent d’amener des changements dans le monde, sont donc inadmissibles. Un pouvoir fort est mis en place pour contrer ces organisations et les pousser à rester à leur place.

Les attaques de la N-VA contre la société civile s’inscrivent donc dans une tradition philosophique, une tradition conservatrice anti-Lumières, qui s’oppose à l’idée qu’on peut changer le monde. Dans son ouvrage sur l’idéologie de la N-VA, Ico Maly décrit comment ce parti rejette le droit à la contestation. Les grèves sont inacceptables et illégitimes, les associations culturelles ne peuvent pas parler de politique, les hommes politiques ne peuvent plus être remis en question une fois élus… Ainsi, la N-VA limite la démocratie aux élections. Dans cette vision restreinte de la participation citoyenne, règne le dictat des urnes. Après que les citoyens ont voté, les élus ont carte blanche et le gouvernement peut faire ce qu’il veut pendant 5 ans. Le reste de la population doit se taire et n’a le droit que d’acquiescer.

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