PISA : l'enseignement francophone nul en tout, sauf en inégalités

C’est devenu un rituel : tous les trois ans, les résultats des tests PISA sont rendus publics. Et, tous les trois ans, la presse et les politiques se lamentent sur les scores pas terribles des petits francophones, alors que la presse néerlandophone se félicite des scores au Nord du pays. En oubliant souvent la leçon principale des tests : les inégalités criantes de nos systèmes éducatifs.

PISA, c’est quoi ?

PISA signifie « Programme international pour suivi des acquis ». Ce programme est mis sur pied par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques, qui regroupe des pays « industrialisés »). Il teste des échantillons d’élèves de 15 ans dans 72 pays ou régions, dont 35 pays membres de l’OCDE. Ceux-ci se voient posés des questions identiques dans trois domaines : lecture, sciences et mathématiques. Et ceci, indépendamment de la filière qu’ils fréquentent ou du fait qu’ils soient ou non « à l’heure ». Ces tests se déroulent tous les trois ans ce qui permet de repérer des tendances, mais aussi de mesurer d’éventuelles évolutions.

C’est grave docteur ?

Et pour ce qui est des résultats moyens des élèves francophones, la place est toujours la même : largement dans la deuxième moitié du classement. Sur les 35 pays membres (les Communautés qui composent la Belgique sont considérées comme des pays puisqu’elles ont la compétence d’enseignement dans leurs attributions), et dans les trois branches concernées, la Communauté Française est, dans l’ordre (lecture, sciences et math) 28e, 27e et 25e. 

C’est grave docteur ? En soi, pas vraiment. Pourquoi ? D’abord parce que la comparaison des scores moyens des différents pays a peu des sens puisque les programmes sont différents. Si une question nécessite par exemple la résolution d’une équation du second degré et que celle-ci a été vue dans le pays A et pas dans le pays B (pour la majorité des élèves de 15 ans), il va de soi que les élèves du pays A répondront mieux en moyenne à cette question.

Ensuite parce que les tests PISA ne concernent pas toutes les matières. L’histoire, la géographie, l’économie par exemple sont totalement absents. Sans parler des technologies ou de l’art. Et même dans les disciplines concernées, ce qui est testé, ce sont des compétences bien précises. Celles qui correspondent aux attentes des patrons, c’est à dire du marché du travail. Celui-ci se polarise de plus en plus. Mais un certain nombre de compétences sont attendues de la part de tous les futurs travailleurs : alphabétisation numérique, capacité à retirer d’un texte des infos pertinentes d’un point de vue opérationnel, etc. Ce sont ce genre de compétences que les tests PISA mesurent. Cela ne signifie pas qu’elles n’ont pas d’intérêt. Mais beaucoup d’autres sont très importantes et ne sont pas du tout évaluées. Le développement de l’esprit critique par exemple. Ce qui n’est pas très étonnant de la part d’une organisation internationale qui défend les intérêts des pays riches.

Pourquoi les néerlandophones font mieux

En Belgique, il y a une constante depuis le début des tests, soit l’an 2000. Les élèves du Nord du pays obtiennent toujours de meilleurs scores que les francophones. Ca se confirme encore largement cette fois puisque les places des élèves flamands, toujours dans le même ordre des disciplines sont respectivement 8e, 6e et 3e  (sur les 35 pays membres de l’OCDE). Comment expliquer de telles différences ? Par les programmes ? Sont-ils si différents ? Oui en partie. Leur philosophie en tout cas. Du côté francophone, une réforme pédagogique fondamentale appelée « Approche par compétences » est en cours depuis 15 ans. Elle a entraîné une forte dérégulation des contenus. En gros, les profs savent comment ils doivent enseigner. Mais ce qu’ils doivent enseigner est devenu très vague. Du côté néerlandophone, chaque prof sait avec beaucoup plus de précision ce qu’on attend de lui. Quelles connaissances et compétences il est censé faire acquérir à ses élèves.

Mais, plus fondamentalement, deux autres facteurs interviennent. D’une part, l’enseignement est beaucoup mieux financé en Flandre (car elle est plus riche). Les dépenses par élève y sont de 20 % supérieures à celles de la Communauté française. Ca permet évidemment d’organiser des plus petites classes et de mettre en place des remédiations. Il n’est pas du tout aberrant d’y voir un lien avec l’augmentation du niveau moyen.

D’autre part, la richesse de la Flandre est en soi un facteur explicatif. En effet, le lien entre le niveau socio-économique et les performances des élèves n’est malheureusement plus à démontrer (toujours en moyenne bien sûr). Les élèves issus des milieux les plus favorisés sont aussi favorisés dans leur scolarité : soutien en cas de difficultés, conditions d’apprentissage, etc. sont tels qu’ils réussissent en général mieux que les jeunes en situation plus précaire. Comme la situation socio-économique de la Flandre est plus favorable (moins de demandeurs d’emploi, revenus moyens plus élevés), il est somme toute assez normal que ses scores moyens soient plus haut.

Inégalités dramatiques

Ceci nous amène à la leçon principale de PISA : les inégalités à l’intérieur des pays ou Régions. Pour bien comprendre, il faut savoir que chaque élève obtient des points lors des trois tests. Les scores moyens, pour fixer les idées se trouvent plus ou moins autour de 500 points. Dans les trois disciplines, les scores moyens en Communauté française sont environ 30 points en dessous de ceux de la Flandre. Et bien moins de 50 points en dessous du premier pays dans deux des trois branches (53 dans la 3ème).  Par contre, si on prend, en Communauté française, l’écart moyen entre les 25 % les plus riches et les 25 % les plus pauvres, il est par exemple de 112 points en sciences ! Cela veut donc dire que les enfants de riches atteignent des scores très élevés (plus élevés que les scores moyens des meilleurs pays), mais que les jeunes issus des classes populaires ont des performances vraiment très faibles. Cette inégalité bien réelle et bien plus profonde est inacceptable d’un point de vue démocratique. Notons qu’en Flandre, cet écart est de 107 points. Sur cette question, les résultats flamands sont donc à peu près aussi mauvais que dans la partie francophone.

C’est d’autant plus inacceptable que les causes principales des inégalités ont été identifiées. Certes, il y a les causes déjà mentionnées. Pour les combattre, il est nécessaire que les jeunes de milieux défavorisés puissent trouver à l’école les conditions d’étude et de soutien qu’ils ne peuvent pas trouver chez eux. Cela implique des investissements massifs en matière d’encadrement pour diminuer le nombre d’élèves par classe, organiser des remédiations de qualité, assurer un encadrement pour les devoirs et leçons hors temps scolaire, etc.

Mais les chercheurs en sciences de l’éducation et certaines associations ont identifié des facteurs structurels. Principalement deux. Pour diminuer les inégalités, il faudrait un système d’affectation des élèves qui, par plus de régulation, génère davantage de mixité sociale. Et ce dès le début de la scolarité. Afin d’éviter la ghettoïsation des établissements et la concentration des élèves qui éprouvent le plus de difficultés.

Par ailleurs, il faudrait aussi éviter les choix trop hâtifs et permettre à tous les élèves de suivre un même enseignement en tronc commun jusque 16 ans, idéalement. Dans le double but d’éviter les relégations vers des filières dévalorisées et de permettre à chacun d’acquérir un niveau élevé dans des domaines très variés.

Le « Pacte d’Excellence », dont les orientations viennent d’être rendues publiques en Communauté française, est censé s’attaquer aux inégalités. Pourtant, il ne propose rien en matière de régulation des inscriptions. Les investissements qu’il prévoit sont à dose homéopathique. Un tronc commun jusque 15 ans sera par contre implémenté. Mais en l’absence de régulation et d’investissements sérieux, il risque bien de ne pas donner les effets positifs escomptés. Car un système éducatif est une grosse machine et pour le réformer, une conjonction de mesures est toujours nécessaire.

On le voit, les véritables leçons de PISA sont loin d’être tirées…

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