L'avortement un droit fondamental et une question de justice sociale

Le 3 avril 1990, suite à des luttes sociales menées par les mouvements féministes belges, l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) est partiellement dépénalisée en Belgique. Où en sommes-nous aujourd’hui et quelles sont les perspectives pour que les femmes puissent réellement avoir la liberté de prendre elles-mêmes les décisions qui concernent leur corps et leur maternité ?

L'égalité entre les hommes et les femmes semble être une évidence pour certain∙e∙s d'entre nous. Pourtant, comme chaque loi qui a fait avancer vers plus d’égalité, la légalisation de l’IVG a été le fruit d’une véritable bataille, qui n’est pas encore terminée. D’abord, elle n’est pas le fruit de la « bonne volonté » du gouvernement de l’époque : les mouvements sociaux et féministes ont dû aller arracher cette victoire et elle gênait tellement le Roi de l’époque - Baudoin 1er – qu’il s’est déclaré dans l'impossibilité de régner durant 36h pour permettre son adoption.

Ensuite, bien que cette loi soit une réelle avancée, elle impose tout de même des conditions quant au recours à l’IVG : la patiente doit être informée des alternatives possibles à l’IVG (par exemple l’adoption) ; avant la période de 12 semaines de grossesse, le médecin doit reconnaitre son état de détresse et lui demander une formulation écrite de sa détermination ; un délai de 6 jours de réflexion est exigé entre la demande et l’intervention ; et, pour « raison éthique », aucun médecin n’est obligé ni de la pratiquer ni d’orienter vers un confrère. Ces conditions sont des restrictions d'ordre moral et/ou idéologiques bien plus que médicales puisqu'elles diffèrent d'un pays à l'autre.

27 ans plus tard, où en sommes-nous ?

L’IVG est toujours reprise dans le Code Pénal parmi « les crimes et délits contre l’ordre des familles et contre la moralité publique », au même titre que la bigamie et le viol. L’avortement est donc légalement toujours perçu comme un crime, et donc moralement inacceptable. Ce qui est inacceptable pour nous, c’est que les femmes qui veulent pratiquer l’IVG soient toujours considérées comme des criminelles aux yeux de la loi. Ce qui est inacceptable, c’est qu’un professeur de l’UCL se permette, durant ses cours de philosophie, de faire la propagande d’un discours qui criminalise les femmes qui souhaitent avorter : « Si l’avortement est un meurtre, n’est-il pas encore plus grave que le viol ? ». Il s'agit de propos tout simplement choquants et inacceptables.

Le fait que l’IVG soit toujours inscrite dans le Code Pénal légitime cette criminalisation des femmes qui souhaitent y recourir. La législation belge devrait au contraire défendre le droit pour toutes les femmes de pouvoir disposer de leur corps comme elles le veulent. Par ailleurs, cela véhicule un message profondément paternaliste vis-à-vis des femmes : on ne leur fait pas confiance quant à la manière de gérer les décisions qui concernent leur corps et leur maternité, et on légifère pour les encadrer.

Comac s’oppose à toute forme de moralisation et de criminalisation de l'avortement. Cela passe par une dépénalisation totale de l'IVG mais également par la suppression des conditions qui encadrent le recours à l’IVG. D’abord, l'état de détresse ou d'urgence ne devrait pas être constaté : qu'importe la raison, chaque femme a le droit d'avorter. Aucune d'entre elle ne le fait par plaisir ou à la légère. La possibilité de recourir à l’IVG devrait d’ailleurs être élargie à 20 semaines, comme c’est le cas aux Pays-Bas. Ensuite, le délai de réflexion devrait être diminué à 24h, rien ne justifie un délai plus long. Enfin, les médecins devraient avoir l'obligation, en cas de refus, d'orienter la patiente vers un confrère qui pratique l'IVG. Des mesures concrètes peuvent être prises aujourd'hui pour aller vers une dépénalisation totale du droit à l'IVG, c'est une question de choix politique.

Des droits constamment remis en question

« N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis et vous devrez rester vigilants votre vie durant. » Cette citation de Simone de Beauvoir (1908-1986) est toujours d’actualité. Nous vivons depuis des années une crise économique en Belgique et en Europe. Partout, les mesures d'austérité appauvrissent les travailleur∙se∙s et touchent plus durement les femmes. Plusieurs raisons poussent aujourd'hui les forces politiques de droite à remettre en cause le droit à l'avortement.

La première raison vise la place qu’occupent les femmes sur le marché de l’emploi. Dans un contexte de chômage grandissant (cela concerne 43,5% des jeunes en Espagne!), il est nécessaire de libérer de l’emploi pour diminuer les risques de révolte sociale. Renvoyer les femmes à la maison apparait comme une solution. La position défendue ouvertement en 2015 par l’eurodéputé du FN, Dominique Martin, en est un bon exemple : « Qu'on renvoie les femmes à la maison pour libérer de l'emploi pour les hommes et pour donner une meilleure éducation à nos enfants. »

La seconde raison vise à faire des économies. Cantonner les femmes à la maison permet de justifier les mesures d’austérité sur les services publics : crèches, maternités et autres soins sont moins nécessaires puisque les femmes peuvent s’en occuper elles-mêmes.

La troisième raison vise à fragiliser la classe des travailleur.se.s. Les femmes qui ont des enfants n’ont d’autre choix que d’arrêter momentanément de travailler. Or, cela a des conséquences directes sur leur carrière : elles perdent de l’expérience, éventuellement leur emploi et sont fragilisées sur le marché de l’emploi. Cela permet de justifier qu’elles doivent vendre leur force de travail à un prix moins élevé et permet la création d’une sous-classe de travailleuses fragilisées qui tire vers le bas les conditions de travail de l’ensemble des travailleur.se.s.

Il y a toujours eu des courants conservateurs, d'extrême droite et religieux, qui défendent une vision machiste du monde où la place des femmes est à la maison. Mais ils trouvent aujourd'hui des appuis plus importants dans le cadre de la crise économique. La bourgeoisie s’attaque aux droits des femmes pour diviser les travailleur.se.s, les monter les uns contre les autres et les détourner des principaux responsables de la crise en entretenant une contradiction hommes-femmes plutôt que capital-travail.

Dans ce contexte économique, ce n'est pas un hasard que les droits des femmes soient attaqués frontalement. L’actualité nous fournit de nombreux exemples. Aux USA, Donald Trump a interdit le financement d'ONG qui sensibilisent et pratiquent l'avortement. En Pologne, le gouvernement de droite avait proposé de repénaliser l'avortement. Mais cette proposition a suscité de vives indignations et les mouvements féministes et sociaux ont réussi à réunir des milliers de manifestant∙e∙s pour déboucher sur le retrait total de cette proposition. En Belgique l'amendement de la NVA et du CD&V pour délivrer automatiquement un acte de naissance pour un enfant mort-né à partir de 140 jours contre 180 maintenant et la proposition de Koen Geens, ministre de la Justice, qui demande une nouvelle législation sur la question du nom et de l'enregistrement des enfants mort-nés en vont également dans ce sens. Tout comme l'interdiction de distribuer la pilule contraceptive ou la pilule du lendemain dans les plannings familiaux.

Lutter pour l'égalité hommes/femmes et le droit à l'avortement

Comac veut remettre en question ce système. Il existe bel et bien des alternatives et on n'accepte plus cette vision de société qui polarise les travailleur∙se∙s et pointe du doigt tout un pan de la population pris comme bouc émissaire des maux de la société (bas salaires, conditions de travail difficiles, etc.). On refuse la précarisation des femmes, on lutte pour l'égalité et cela passe par des mesures comme la réduction collective du temps de travail qui permet à la fois de donner de l’emploi à tout le monde, redistribuer les richesses mais également de créer les conditions pour contester la division sexuelle et genrée des rôles dans la société actuelle.

Nous cherchons aussi une cohérence dans la défense des droits des femmes et dans la défense du droit à l'avortement. Il nous parait en effet totalement hypocrite de défendre les droits des femmes à disposer de leur corps et, à côté, de ne pas s'en donner les moyens en coupant dans les budgets des soins de santé et des services publics. Quand on sait que plus de 80% des IVG se font dans des centres extra-hospitaliers, on imagine mal comment ces centres pourraient augmenter leur efficacité et continuer à pratiquer l'IVG dans les meilleures conditions médicales et sanitaires possibles si leurs moyens financiers ne font que diminuer. Mener la lutte pour les droits des femmes, c'est directement lutter contre les inégalités entre les hommes et les femmes, et donc contre toutes les mesures qui ne font que les augmenter.

Il est maintenant nécessaire de sortir du cadre de l'austérité. Et c'est là que nous sommes en rupture avec les partis traditionnels qui appliquent les politiques d'austérité tout en prétendant défendre les droits des femmes. Le débat est large et mérite d'être discuté et politisé, car les inégalités entre les hommes et les femmes sont des problèmes systémiques renforcés par des choix politiques. Le droit des femmes à disposer de leur corps comme elles le veulent est non négociable et nous devons mettre les moyens nécessaires pour que ce droit soit respecté. C'est une question de justice sociale et un moyen de lutter contre la violence faite aux femmes dans notre société.  

 

 

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